Newsletter n°7 – Quelle alimentation dans les villes de demain ?

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Quelle alimentation dans les villes de demain?

Alors que la planète est aujourd’hui plus urbaine que rurale, on estime qu’à l’horizon 2050 environ 70% de la population mondiale résidera en ville. Cette urbanisation croissante a des répercussions sur nos systèmes alimentaires. Afin de continuer à nourrir la population et d’assurer la durabilité de notre système, des politiques alternatives émergent, portées par les collectivités locales urbaines (Brand et al, 2017). Dans le cadre des Journées Francophones de Nutrition 2016, le socio-économiste Nicolas Bricas (CIRAD) a souligné que si les villes sont sources de problèmes, elles sont aussi sources de solutions, et contribuent à l’évolution de notre modèle alimentaire.

  • Évolution démographique et urbanisation

La révolution agricole des 19 et 20èmes siècles a permis aux pays développés d’accéder à un certain niveau d’urbanisation. Grâce à l’augmentation de la productivité et des rendements agricoles, il a dès lors été possible de nourrir une population qui ne cultivait plus. Un agriculture américain est à présent capable de nourrir 142 personnes, contre moins de 5 personnes pour un agriculteur asiatique. Avec une extraordinaire efficacité, nos systèmes de production agricole permettent aujourd’hui de dégager suffisamment d’excédents alimentaires, aussi bien pour les populations rurales qu’urbaines. Néanmoins, cette urbanisation n’est pas sans poser de problèmes puisque les villes doivent aujourd’hui faire face à un certain nombre de difficultés. Par ailleurs, on observe une urbanisation massive dans les pays en voie de développement, à la fois rapide et récente. Malheureusement, ces villes s’urbanisent 2 à 3 fois plus vite que dans les pays développés, avec des infrastructures et des budgets 100 fois moindres. Il devient donc essentiel de les accompagner.

  • Défis et enjeux alimentaires de demain

Enjeux environnementaux

Notre urbanisation a été rendue possible grâce à l’utilisation d’énergies fossiles comme le charbon ou le pétrole, ou par l’utilisation d’engrais industriels avec la découverte des mines de phosphates et du procédé d’Haber- Bosch, permettant la fixation de l’azote atmosphérique. Bien que l’utilisation de ressources non renouvelables nous ait permis d’augmenter considérablement nos rendements agricoles, une profonde empreinte environnementale est aujourd’hui observée. On constate d’ores et déjà un épuisement rapide de nos ressources, et nous ne bouclons plus les cycles biogéochimiques (Brand et al, 2017). Au-delà de la surconsommation des ressources minières, l’urbanisation aboutit à la surexploitation des ressources halieutiques et à la perte de la biodiversité. Elle engendre aussi l’épuisement des ressources en eau potable, et la saturation de l’environnement en polluants. Les villes sont ainsi responsables de 70% des émissions totales de gaz à effet de serre, alors qu’elles n’occupent que 2% de la superficie terrestre. Le système alimentaire représente quant à lui entre 19 et 29% des émissions (Vermeulen et al, 2012). Il faut ajouter à cela l’acidification des sols et des océans, ainsi que les pollutions azotées ou chimiques, tels que les pesticides. En revanche, on constate que les sous-produits urbains sont peu recyclés, et le phosphore peu valorisé. Alors que le changement climatique est un enjeu crucial du 21ème siècle, revoir nos modes de production semble donc inévitable, avec un réel défi énergétique (Brand et al, 2017).

Enjeux nutritionnels et de santé

Notre système de production est aussi responsable d’un certain nombre de pathologies nutritionnelles telles que le surpoids ou l’obésité, liées à la surconsommation de produits gras, sucrés et salés, et à une moindre dépense énergétique. Néanmoins, la montée du surpoids continue de coexister avec des situations d’insuffisance pondérale et de carences en micronutriments. Cela complique la mise en place de politiques, devant gérer à la fois des situations de déficits et d’excès, avec de plus en plus d’inégalités. Des différences existent parfois même au sein d’une famille, ou même d’un individu obèse mais présentant des carences en certains micronutriments (Brand et al, 2017). L’insécurité sanitaire est l’un des problèmes majeurs de l’urbanisation, en particulier dans les pays en développement rapide ayant de faibles revenus.

Enjeux sociaux

Ensuite, il est intéressant de s’interroger sur les conséquences de la globalisation des échanges sur l’uniformatisation de l’alimentation. Ainsi, au fur et à mesure de leur développement, tous les pays convergent vers un même modèle de consommation où la part des glucides diminue, alors que la part des lipides et des produits animaux augmente. Le professeur Barry Popkin a été le premier à décrire cette transition nutritionnelle (Popkin, 1993). Néanmoins, au-delà de cette convergence règne une très grande diversité de situations, où chaque société a sa propre façon de manger et de cuisiner. L’aspect culturel joue un rôle important dans les changements alimentaires, tout comme l’aspect économique. Malgré une forte augmentation du pouvoir d’achat en Inde, on constate ainsi que la consommation de viande n’a que peu augmenté, voire a diminué dans les hautes classes sociales. On se rend compte qu’il n’existe aucune uniformisation à l’échelle planétaire, que ce soit pour la consommation de produits de base, l’innovation culinaire, ou l’organisation de l’alimentation.

D’autre part, les villes rassemblent de grandes poches de pauvreté, sources de tensions sociales et de fortes préoccupations politiques. Certaines populations urbaines vulnérables font face à la flambée des prix sur les marchés internationaux et sont confrontées à une crise de l’emploi, en particulier chez les jeunes. Combler les besoins nutritif et fournir suffisamment d’emplois est un véritable challenge pour les systèmes de production alimentaire. Bien que l’agroalimentaire soit le principal secteur de création d’emploi, ce secteur s’industrialise rapidement. Les inégalités, le développement de déserts alimentaires ou de marchés spécialisés dédiés aux pauvres sont autant d’éléments d’inquiétude. Si le consommateur perd confiance aujourd’hui dans son alimentation, c’est avant tout parce qu’il s’en sent distancé de différentes façon : on parle alors de distanciation multiforme.

  1. Distanciation géographique : devenues trop importantes, les villes ne sont plus capables de se nourrir localement aujourd’hui. Au-delà d’une alimentation locale, elles ont recours à des agricultures plus lointaines, en partie grâce à la baisse des coûts de transport.
  2. Distanciation économique : le consommateur voit apparaitre un nombre considérable d’intermédiaires entre le producteur et lui, associé à un manque d’information sur la transformation du produit, et à ce qui se passe au sein des industries.
  3. Distanciation cognitive : la population devenant majoritairement urbaine, les médias et la science représentent les seuls supports d’informations pour la connaissance du monde agricole, en particulier auprès du jeune public.
  4. Distanciation politique : le consommateur éprouve le sentiment de ne plus maitriser son système alimentaire, dans les mains de grandes entreprises (Brand et al, 2017).

En définitive, le consommateur est perdu dans un contexte où l’on pousse chacun à adopter une alimentation individuelle, et à se responsabiliser au maximum. Il doit apprendre à reconnaitre ce qui est bon pour lui, en fonction de son âge ou de son activité physique, et se doit d’être bien informé des problèmes nutritionnels et environnementaux. Il se retrouve ainsi entouré de nombreuses informations, aux discours parfois divergents. Claude Fischler, sociologue de l’alimentation, parle de gastro-anomie. À l’heure de l’ère numérique, les consommateurs se retrouvent submergés par un nombre incalculable d’informations autour de leur alimentation, ne faisant qu’accroitre leur confusion. On parle aussi de « cacophonie alimentaire ». (Berrier, 2013-2014). Cela se traduit par des consommateurs perdus, faisant appel à un certain nombre de prescripteurs, en particulier sur internet, avec une perte de confiance envers les scientifiques. Sur les réseaux sociaux, des bulles cognitives font leur apparition, où le nombre de « likes » sous-entend que l’information devient vérité.

On voit par ailleurs apparaitre une tendance à l’oligopolisation. Quelques sociétés leaders contrôlent la majorité des marchés, tels que celui des semences, des engrais ou des pesticides (Rastoin, 2009). Ces grands groupes possèdent des moyens de recherche ou de publicité importants, et ont un poids considérable pour orienter divers débats internationaux. Vis-à-vis d’un nombre inestimable de petites entreprises, leur influence est disproportionnée.

Vers quoi le consommateur se tourne-t-il ?

Tout ceci explique l’anxiété croissance des consommateurs vis-à-vis de leurs systèmes alimentaires, malgré une amélioration de notre alimentation, en termes de qualité sanitaire et gustative. Cette crise de confiance généralisée s’accompagne d’hyper-réactions, parfois peu raisonnables. Les consommateurs souhaitent reprendre le contrôle de leur alimentation (Bricas et al, 2013). Ils sont à la recherche de nouvelles proximités, avec un engouement pour les jardins partagés, l’autoproduction, et la relocalisation de leur alimentation (Brand et al, 2017).

  • Les villes sources de solutions

L’objectif et l’enjeu majeur des grandes agglomérations est de permettre l’accès à une alimentation durable, saine et en quantité suffisante. En réaction aux problèmes évoqués, les villes génèrent des solutions et tentent de construire de nouvelles politiques alimentaires, en disposant d’un certain nombre de leviers. La préservation du foncier agricole, l’utilisation de produits locaux en restauration collective, ou l’urbanisme commercial en sont des exemples (Brand et al, 2017). Il faut réinventer nos systèmes de productions agricoles, tout comme il est nécessaire de modifier nos systèmes de consommation. Au-delà d’éduquer et de sensibiliser les consommateurs, améliorer notre environnement est primordial pour faciliter les changements de comportements alimentaires. Il faut reconfigurer les villes et limiter les déserts alimentaires. Il faut également faire évoluer les normes sociales et réinventer les relations entre les zones rurales et urbaines. Afin de garantir un approvisionnement alimentaire de qualité, il est nécessaire d’accompagner les agriculteurs, tout comme il est important de promouvoir le développement rural, et le maintien des jeunes dans ces milieux. De nouvelles formes de gouvernances plus participatives sont aussi à améliorer. Des associations apparaissent progressivement, qu’il faut prendre en compte, écouter, et accompagner. Des coopérations entre associations et institutions publiques se mettent en place, et des conseils politiques alimentaires élaborent des recommandations pour l’ensemble des populations.

  • Conclusion

Les systèmes qui ont permis à nos populations d’évoluer et de s’urbaniser rapidement sont aujourd’hui dépassés. Trouver de nouvelles solutions pour couvrir l’ensemble des besoins à venir est par conséquent devenu urgent. Bien qu’elles concentrent de nombreux problèmes, les villes génèrent aussi des solutions. Elles représentent un espace d’échanges, ainsi qu’un concentré de populations et de ressources. Par leurs actions, les villes deviennent un véritable acteur politique à part entière. Certaines d’entre elles se sont réunies en octobre 2015 dans le cadre de l’exposition universelle de Milan. Cela a permis d’aboutir à un pacte international « Milan Urban Food Policy Pact », en faveur d’une alimentation plus durable, et de politiques alimentaires plus adaptées.

Ce qu’il faut retenir?

Dans une démarche prospective, Nicolas Bricas nous invite à prendre conscience du monde qui nous entoure. Portés par l’industrie agroalimentaire, nos systèmes alimentaires ne sont aujourd’hui plus durables. Nous sommes confrontés à un certain nombre de limites, non seulement par l’utilisation de nos ressources, mais encore par l’émergence d’inégalités, de distanciations, ou de nouvelles pathologies nutritionnelles. Bien qu’il soit difficile d’imaginer les évolutions à venir, de nouvelles politiques alimentaires urbaines, plus participatives, voient le jour. Par leurs initiatives, les villes deviennent ainsi de plus en plus puissantes.

Retrouvez toutes les références bibliographiques en fin de newsletter.

Actualité

  • Limiter le gaspillage alimentaire à la maison

Alors que la population devrait atteindre 9 milliards d’individus en 2050, la famine est plus que jamais au cœur des débats de la FAO. Toutefois, près d’un tiers des aliments produits dans le monde est aujourd’hui gaspillé, avec 90 millions de tonnes de nourritures jetées chaque année par l’Union européenne. Des conséquences en termes de gaz à effet de serre, de consommation d’eau et de pollution des sols se font également percevoir, avec une profonde empreinte écologique.

Le gaspillage alimentaire provient de l’ensemble de la chaîne alimentaire et se fait à tous les niveaux, de la production à la distribution. On constate de ce fait que 40% de la nourriture des supermarchés européens est jetée. Ajuster nos modes de conservation ou d’emballage semble donc primordial pour réduire nos pertes alimentaires. Néanmoins, 60% des déchets alimentaires sont produits à la maison, entre autres par des portions excessives ou par des dépassements des dates limites de consommation. Ainsi, ce sont surtout les consommateurs finaux qui doivent faire évoluer leurs comportements d’achats et de gestion des stocks. Nous devons apprendre à limiter nos pertes en achetant seulement ce dont nous avons réellement besoin, et en ajustant davantage nos repas quotidiens.

Sources :

Barilla Center for Food & Nutrition. Who wastes the most ? https://www.barillacfn.com/en/magazine/food-and-sustainability/who-wastes-the-most-1/

Barilla Center for Food & Nutrition. The importance of education in preventing food waste. https://www.barillacfn.com/en/magazine/food-and-sustainability/the-importance-of-education-in-preventing-food-waste/

  • Mondialisation des systèmes alimentaires

La mondialisation des systèmes alimentaires favorise l’uniformisation des consommations et des pratiques culinaires, tout comme elle permet la diversification des cultures. C’est ce que révèle le Centre d’Études et de Prospective du ministère de l’Agriculture en mars 2017. Au terme d’une analyse, le CEP a révélé les conséquences que pouvait avoir la mondialisation sur nos systèmes alimentaires. Des défis mondiaux et des enjeux nutritionnels voient d’ores et déjà le jour. On s’aperçoit que le commerce international, dont nous somme de plus en plus dépendants, ne cesse de progresser puisqu’il a été multiplié par 7 en 50 ans. En outre, une multiplication des flux et une diversification des produits échangés est aussi constaté. De même, cette note prospective rapporte que l’innovation est au cœur de la mondialisation. Nos modes de consommation sont modifiés par l’accès à internet, la publicité, ou par l’utilisation d’algorithmes pouvant retracer nos navigations. Par ailleurs, il apparaît une prise de conscience planétaire d’enjeux tels que l’érosion de la biodiversité ou de l’épuisement des ressources naturelles. La mondialisation entraine cependant des risques systémiques comme la hausse des prix. Paradoxalement donc, des critiques et des contre-réactions à l’encontre de la mondialisation apparaissent, avec un enthousiasme accru pour les circuits de proximité de la part des consommateurs. La multiplication des acteurs en faveur de la question alimentaire, des institutions, des grandes firmes, des collectivités ou des métropoles, est également source de tensions. Enfin, cette analyse dénonce un multilatéralisme en crise, et une gouvernance de plus en plus fragilisée.

Source :

Centre d’Études et de Prospective. Analyse n°100. Mars 2017. http://agriculture.gouv.fr

bibliographie

  • Berrier Hélène. Alimentation 2.0. Mémoire de première année. Master Alimentation, parcours Sciences Sociales Appliquées à l’Alimentation. Toulouse : Université de Toulouse II – le Mirail, 2013-2014, 109 pages.
  • Brand C, Bricas N, Conaré D, Daviron B, Debru J, Michel L, Soulard CT. Construire des politiques alimentaires urbaines: concepts et démarches. Versailles: édition Quae (Update Sciences and Technologies), 158 pages. (Mars 2017).
  • Bricas Nicolas. Quelle alimentation dans les villes de demain? Présenté aux Journées Francophones de Nutrition, Montpellier, FRA (Décembre 2016).
  • Bricas N, Lamine C, Casabianca F. Agricultures et alimentations : des relations repenser ? Natures Sciences Société, volume 21, numéro 1, pages 66-70 (2013).
  • Esnouf C, Bricas N, avec les contributions de Champenois A et Russel M. De nouveaux enjeux pour les systèmes alimentaires. In : Esnouf C, et al., Pour une alimentation durable. Édition Quae (Matière à débattre et décider), pages 15 à 36. (2011).
  • Fischler Claude. Gastro-nomie et gastro-anomie. In : Communications, volume 31, numéro 1, pages 189-210. (1979). http://www.persee.fr/docAsPDF/comm_0588-8018_1979_num_31_1_1477.pdf
  • Popkin Barry Michael. Nutritional patterns and transitions. Population and Development Review, volume 19, numéro 1, pages 138-157. (1993).
  • Rastoin Jean-Louis. Éditorial, Prospective alimentaire. In : Économies et Sociétés, série Systèmes agroalimentaires, AG, numéro 31, pages 1723-1732. (2009).
  • Vermeulen SJ, Campbell BM, Ingram JS. Climate change and food systems. Annual Review of Environment and Resources, volume 37, pages 195-222. (2012)